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Justice & Sentences

La couverture médiatique de la justice

Par Luc Lévesque

Le monde judiciaire semble être, depuis quelques années, à couteaux tirés avec la presse québécoise en raison du dérapage journalistique lors de différents procès hautement médiatisés. Alors que les médias dénoncent les nouvelles restrictions qui leur ont été imposées, la communauté juridique accuse les reporters judiciaires de faire du sensationnalisme au détriment de l’information.

 

La justice se doit d’être transparente et doit rester d’ordre publique.  Il est aussi important que les accusés aient droit à la présomption d’innocence tant et aussi longtemps que le procès n’est pas terminé.

Jusqu’où les journalistes, microphones et caméras peuvent s’introduire dans les palais de justice?

Arrêtez les magnétos…Action!  Silence …on juge!

Depuis l’hiver dernier au Québec, il est impossible de diffuser dans les médias électroniques, des extraits sonores des comparutions en Cour supérieure du Québec.  Un débat sur la pertinence de ces extraits s’est installé au cours des dernières années en raison de leur connotation sensationnaliste, ce qui a emmené les juges de cette instance judiciaire à les bannir des médias.  Selon eux, trop courts pour donner une information juste aux auditeurs, ces extraits ont tendance à alimenter le côté du spectacle et du divertissement de certains médias.

Du côté des journalistes, on se défend bien de diffuser ces extraits.  Selon eux, les auditeurs peuvent alors être en mesure de saisir le ton des interventions des juges et avocats ainsi que les affirmations des victimes et témoins.

Dans un reportage de l’émission Justice, à la SRC, le professeur Pierre Trudel, spécialiste du droit de l’information, affirmait que malgré le fait que les médias ont un examen de conscience à faire, il n’était pas convaincu que les censurer serait la meilleure façon à rendre les médias moins sensationnalistes. « Le public a le droit de savoir tout ce qui se passe, le bon comme le moins bon. Il me semble qu’il faut avoir d’excellentes raisons lorsqu’on commence à censurer des documents qui font partie des dossiers publics de la cour. »

Selon les juges, la diffusion des extraits pris en cour pourrait influencer les victimes durant leur comparution en cour.  La répétition de la diffusion des extraits de leurs allégations aurait tendance à les gêner dans leur témoignage.

Un  procès médiatisé …à la O.J. Simpson ?

Partout au Canada, il est interdit de prendre des images dans les salles d’audience.  Les médias audiovisuels québécois voudraient une plus grande liberté de travail dans les palais de justice de la province.

Dans un article du journal du Barreau du Québec par l’avocate Louise Vadnais, la journaliste Dominique Poirier se disait en faveur de l’entrée des caméras dans les salles de cours lors de procès.  « Cela aurait ajouté de la crédibilité à notre travail.  Une bonne information est une information claire.  Or, avec des citations extraites de témoignages de plaidoiries ou jugement, le journaliste est toujours contraint de paraphraser.  Les téléspectateurs finissent par décrocher. »

Or, en plus d’être une source d’information importante pour la population, la télévision en est aussi une de divertissement.  Sans images pour amuser l’œil, le reportage deviendrait-il sans intérêt pour le téléspectateur voulant s’informer?

Dans le même article de Me Vadnais, la juge Nicole Duval Hesler, qui s’était penchée dès 1987 sur la couverture télévisée des poursuites judiciaires au Canada, dénonçait cette transformation de la justice en un produit de divertissement par et pour la télévision.  « La fonction divertissement, inhérente au médium, a corrompu ce procès.  En réalité, ce qu’on revendique sous le couvert de la transparence du processus judiciaire, c’est la mise en ondes d’images spectaculaires dans le but d’en tirer profit en haussant les cotes d’écoute.  Cela revient à la commercialisation des litiges.  En ce sens, les médias entraînent les tribunaux sur une fausse piste.  Leurs objectifs diffèrent fondamentalement de ceux des tribunaux dont le devoir premier est d’assurer une saine administration de la justice ».

Dans les corridors

Le monde de la justice québécoise a connu, depuis quelques années, de véritables dérapages journalistiques dans les corridors de ses palais de justice.  Afin de mettre un terme aux bousculades ou manifestations disgracieuses entourant certains procès, le Ministère de la Justice (qui gère les palais de justice) aurait-il pu assumer la libre circulation des uns et des autres, voir organiser l’espace et la logistique? Le Barreau avait affirmé que c’était une question d’ordre public relevant de l’État et qu’il  était prêt à collaborer avec le ministère pour identifier des pistes de solutions. 

Devant l’inertie des ministres responsables (Sécurité publique et Justice) et afin de contrer ce problème, les juges de la Cour supérieure ont décidé, de façon unilatérale l’automne dernier, de légiférer afin de limiter  les entrevues et l’usage des caméras à certains endroits prévus à cet effet dans les palais de justice.

De cette façon, ces juges espérèrent mettre fin au cirque médiatique lors de procès fortement médiatisés comme nous avons vu ces derniers temps. À l’exception de la plupart des reporters judiciaires au Québec, l’éditorialiste du Soleil, Gilbert Lavoie, s’est prononcé en faveur de cette décision : « Les gens qui font face à la justice ont droit à la présomption d’innocence, et de subir un procès ou de venir témoigner en toute sérénité.  Le simple fait de les pourchasser dans les corridors les prive de ce droit.  Il y a une marge entre un accès correct aux personnes accusées, et le harcèlement ».

Depuis, les administrations des palais de justice d’un peu partout dans la province ont commencé à aménager des endroits désignés pour l’utilisation des caméras et des microphones à l’intérieur des murs de leurs bâtiments.

Montréal a été le premier à entrer en jeu et le palais de justice de Québec a adopté ces nouvelles règles au début septembre.  Les autres établissements suivront. Alors que Gilbert Lavoie croit que « la magistrature et le public y trouveront leur compte, sous la forme d’une presse mieux organisée, et capable d’imposer sa discipline dans le cas des procès fortement médiatisés », sa collègue Brigitte Breton proposait une solution différente.  « Au lieu de consulter les médias sur un périmètre de sécurité ou la grandeur d’une salle de presse, les juges auraient pu les inciter à s’auto discipliner et à les sensibiliser aux dangers qui existent de brimer les libertés et les droits des témoins et accusées s’ils poussent trop loin leur liberté de presse ».

Par contre, il est à noter que les membres de la presse québécoise n’ont pas — et ne veulent pas — d’ordre professionnel pour traiter les cas d’abus journalistiques et sanctionner ses membres fautifs lorsqu’ils ont été reconnus coupables d’avoir commis un manque à l’éthique.  Comment peut-on espérer qu’ils se disciplinent eux-mêmes dans cette situation?

 

La chasse des médias dans le cas Homolka

La population canadienne a aussi eu droit à un véritable spectacle médiatique depuis la fin du printemps avec la remise en liberté de la célèbre criminelle Karla Homolka.  Après avoir purgé une peine de 12 ans de prison pour avoir participé aux meurtres de trois adolescentes au début des années 1990, il est à se demander si la presse canadienne lui a fait subir un deuxième procès, voir une deuxième peine à sa sortie de prison, en surexposant son cas sur les ondes et le web ainsi que dans les journaux.

Certains médias ont fait le pied de grue à la sortie du pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, près d’un mois avant la mise en liberté de la prisonnière.  Un hebdomadaire de la Rive-Sud de Montréal, le Courrier du Sud, a dévoilé le lieu de travail de Karla Homolka.  Les humoristes Justiciers masqués l’ont piégée lors d’un entretien téléphonique en se faisant passer pour le ministre de la Justice, Yvon Marcoux.  Tout ça pour la liberté de la presse?

Heureusement, avant même que les médias cessent d’en parler, le public a affirmé : c’est assez !  Dès le mois juillet, certains sondages démontraient l’inconfort des gens quant à cet acharnement journalistique.  Dans un sondage publié dans le Journal de Québec du 7 juillet dernier, 63 % des répondants québécois affirmaient que les médias devraient cesser de traquer Karla Homolka ou de continuer de suivre ses faits et gestes.  Plus tard durant l’été, ce pourcentage a augmenté à 73%, d’après un sondage de la maison de sondage Léger Marketing.

Comme le Conseil de presse du Québec le soulignait en 1995 durant un jugement, « l’intérêt du public ne doit pas se confondre avec curiosité publique, et le dégoût du crime commis n’autorise à aucun débordement éthique ». La justice doit être transparente, sans pour autant se transformer en cirque où victimes et accusés sont utilisés à profit par les médias en quête de meilleures cotes d’écoute.

Sources :

Presse Canadienne "Le Conseil de presse applaudit", dans Le Journal de Québec, 4 juillet 2005.

Presse Canadienne. "Sondage Léger marketing : Les médias ont trop parlé de Karla", dans Le Jouranl de Québec, 22 août 2005

BRETON, Brigite. "Injustice au palais", dans Le Soleil, 13 octobre 2004.

LAVOIE, Gilbert.  "Les Kodak au palais", dans Le Soleil, 9 décembre 2004

NÉRON, Jean-François. "Administration de la justice : les médias à la barre des accusés", dans Le Soleil, 27 septembre 2004.

VADNAIS, Louise. "Les caméras en Cour d'appel", dans Le Journal du Barreau, Barreau du Québec, vol. 32 Nº8, 1 mai 2000.

Sondage sur Karla Homolka, dans Le Journal de Québec, 7 juillet 2005.

Photo : Feeimages.com

Mise en ligne :novembre 2005 © Alter Justice