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Détention & Services correctionnels

Détresse entre quatre murs

Un portrait inquiétant du suicide en détention

Par Isabelle Landry

Les statistiques sur le suicide sont éloquentes! Le Québec a un taux de suicide extrêmement élevé.  Au Québec, notre belle région Chaudière-Appalaches est même tristement championne à ce titre.  Tout le monde connaît un ami, un membre de sa famille, une connaissance qui a déjà passé à l’acte ou tenté de le faire. Que faire pour tenter de diminuer ces chiffres affligeants et désolants?  Il n’existe malheureusement aucune solution miracle pour ce faire, sinon d’en parler encore et toujours et de tenter de faire de la prévention.

Les statistiques sur le taux de suicide en prison sont encore plus alarmantes que les statistiques en milieu libre. Pourquoi? Comment? Que faire? Sans avoir la prétention de régler le problème, nous allons tenter de comprendre, de cerner le problème et peut-être de vous sensibiliser.

 

Le phénomène du suicide

En milieu libre, la personne la plus susceptible de commettre l’irréparable est le jeune homme célibataire.  Majoritairement, il utilise les armes à feu pour se donner la mort.  La pendaison est le deuxième moyen le plus utilisé, suivi par l’empoisonnement aux médicaments.  Pour les femmes, le moyen le plus utilisé demeure l’empoisonnement, suivi par la pendaison, la noyade et les armes à feu.  Quant au moment où le geste est posé, il n’existe en milieu libre aucune relation entre le mois de l’année, la journée de la semaine ou l’heure du jour.

Et en prison...

En prison, encore une fois le jeune homme demeure le plus vulnérable à ce titre.   Les hommes prévenus sont plus susceptibles de se donner la mort en comparaison avec les hommes condamnés.

Les détenus ayant commis un crime avec violence ou un meurtre se suicident plus souvent que ceux qui sont incarcérés pour des délits sans violence.  Les détenus condamnés à de très courtes sentences et ceux condamnés à des peines à perpétuité sont surreprésentés dans les statistiques sur le suicide par rapport à leurs compatriotes condamnés à une peine de moyenne durée. 

Le choc de la prison

Les premières heures ou les premiers jours suivants l’incarcération du prisonnier sont les moments les plus critiques puisque la majorité des prévenus passent à l’acte dans cette période de temps.  Toutefois, les statistiques sur les condamnés ne démontrent pas un moment où le suicide est plus souvent commis qu’un autre. 

Les prisonniers se suicident surtout par pendaison et habituellement de soir ou de nuit.  Les suicides dans le jour se font plus rares.  Les cellules d’isolement ainsi que les établissements à sécurité maximale font bien triste figure puisqu’ils sont les lieux où le plus grand nombre de suicides se produisent.  On peut se questionner sur le fait d’isoler une personne lorsqu’elle présente un risque de mettre fin à ses jours?  Cette personne à besoin d’aide et de soutien psychologique.  La mettre seule n’est certainement pas la solution appropriée...

Facteurs de risques

Certains facteurs semblent augmenter les risques de suicide.  Ainsi, on constate que les personnes atteintes de maladies mentales présentent un risque dix fois plus élevé.  C’est le cas également pour les personnes aux prises avec des problèmes de consommation d’alcool ou de drogue et chez ceux qui vivent un évènement stigmatisant ou qui entraîne la honte et l’humiliation.  De plus, on associe un risque plus élevé chez les personnes vivant dans des contextes socioéconomiques et éducationnels pauvres. [1]

Faut-il rappeler que les éléments que nous venons d’énoncer sont des caractéristiques que l’on retrouve fréquemment chez les personnes incarcérées ?  La prison représente donc une véritable poudrière…

Selon une enquête réalisée par le bureau du coroner et le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, plus de 11% des Québécois qui mettent fin à leurs jours ont connu des ennuis avec la justice.  La honte du geste commis est telle, chez certaines personnes, que celles-ci préfèrent se suicider que de confronter leurs proches. [2]

Bien qu’il soit extrêmement difficile de tenter d’établir la cause d’un tel geste incompréhensible, certains auteurs ont soulevé quelques facteurs pouvant donner une piste de solution.

« Parmi les différents facteurs identifiables comme pouvant motiver des suicides on retrouve : des problèmes de toxicomanie entraînant des dettes, des problèmes financiers contractés à l’intérieur ou à l’extérieur des murs, des problèmes d’ordre familial (absence de visite, rupture), des troubles mentaux (diagnostics de psychose, schizophrénie, qui sont à haut risque suicidaire), des transferts non sollicités, des décisions défavorables relatives à un transfèrement, à un appel ou à une libération conditionnelle, et à la durée de la peine. » [3]

Également, des auteurs nous rappellent que  « l’incarcération ou la perte de liberté pour quelque raison que ce soit, est une expérience traumatique qui ne laisse indifférente aucun homme. »[iv] Malheureusement, trop d’hommes semblent répondre à ce traumatisme en se donnant la mort.

Tous ne voient pas ce geste de la même façon :

 « Pour certaines, ces actes ne sont que l’expression délibérée de tendances perverses ou auto-punitives, et la responsabilité de telles entreprises ne peut en incomber qu’à leur auteur. Pour d’autres, au contraire ces gestes traduisent la révolte désespérée d’individus privés de leurs libertés les plus élémentaires, et leur prévention ne pourrait se faire qu’à travers un bouleversement des structures pénitentiaires. » [5]

La réponse

Toutefois, ce qui frappe le plus est la réponse des autorités carcérales à ce phénomène. En effet, suivant une tentative de suicide infructueuse, les directions d’établissements correctionnels répondent en plaçant le détenu en isolement, faute de ressources psychologiques. La personne incarcérée voit cette mesure comme une punition aux malheurs qu’elle vit.

Que faire?

Maintenant que plusieurs études statistiques ont été effectuées et que le phénomène du suicide en prison est bien documenté, il serait temps que les autorités réagissent davantage et posent des gestes concrets pour tenter de diminuer ce taux alarmant de détresse entre les murs.

La question qui se pose est : comment? Certains auteurs proposent des solutions qui ne nous semblent nullement farfelues et que nous nous permettons de reprendre entre ces pages.

Tout d’abord, l’isolement devrait être aboli totalement. Les visites aux détenus devraient être facilitées. Un système de support aux détenus par leurs pairs devrait être mis sur pied. Finalement, une baisse de la population carcérale aiderait sûrement à faire diminuer les statistiques. [6]

En conclusion, nous vous invitons à lire l’ouvrage de Jean-Claude Bernheim intitulé Les suicides en prison [7] si vous désirez en apprendre plus à ce sujet. Bien documenté avec des statistiques de plusieurs pays d’Europe et d’Amérique, ce livre met au jour plusieurs faits troublants sur le taux alarmant de suicide entre les murs. Cet article ne se voulait qu’un aperçu rapide de ce phénomène et visait avant tout à vous sensibiliser sur ce grave problème.

Texte paru dans Le Bulletin – Automne 2006

Sources :

[1] Le Soleil, 10 septembre 2006

[2] Le Soleil, 27 avril 2006

[3] M. Renault, « Intra muros Le suicide en prison : « La sortie de secours » », dans Porte ouverte, VI, été 1995,  p.  4 et 5

[4] J.-C. BERNHEIM, Les suicides en prison, Montréal, Les Éditions du Méridien, 1987, p. 279.

[5] BIANCHI ET GLEZER, cité par J.-C. BERNHEIM, Supra, note 2, p. 283.

[6] Supra, note 1.

[7] Supra, note 2.

Photo : Pixabay.com

Mise en ligne : novembre 2006 © Alter Justice