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Justice & Sentences

Les décisions en matière de justice

La population davantage en accord avec les tribunaux qu'elle le croit

Par Keven Poliquin

« Des sentences plus sévères! », « fini les peines bonbons! ».  Voici quelques commentaires souvent entendus dans nos médias. Lorsqu’une personne voit un titre comme « Un meurtrier condamné à 6 ans de prison », elle peut ressentir un sentiment d’injustice par rapport au crime commis et la sentence rendue par les tribunaux. Aucune information n’est donnée aux gens sur le passé du condamné, les circonstances du meurtre, etc.  Il est donc difficile de pouvoir porter un jugement éclairé sur la sentence.

L’idée selon laquelle les gens qui commettent des crimes s’en tirent toujours à bon compte est très présente dans la population. Le public se forge donc une opinion souvent très négative du système judiciaire.  Pour plusieurs, les sentences sont jugées trop clémentes.  Or, des études ont démontré que lorsque le public obtient toutes les informations reliées au crime, il a tendance à donner une sentence semblable à celle donnée par les juges.

 

 « Si l'on demande à un échantillon du public québécois quelle sentence il souhaiterait imposer à un homme responsable d’un homicide conjugal, la réponse presque unanime est la prison à vie. Or lorsqu’on soumet un cas détaillé aux  citoyens en leur présentant les faits qui entourent le délit (les circonstances, les motifs, la collaboration de l’accusé, etc.), leur opinion change. Ils se libèrent facilement de leurs stéréotypes initiaux et leur recommandation de sentence s’adoucit : le public demande une peine de 10 ans. »[1]

Pour ce qui est des libérations conditionnelles, beaucoup de gens croient encore qu’elle est automatiquement accordée, et ce, peu importe le risque de récidive.  Pourtant, comme dans le cas des sentences, lorsque nous soumettons aux gens de réelles causes de libération et qu’ils ont en mains toutes les données, ils rendent la même décision que les commissaires.

Ces constatations ont été faites à partir d’une étude réalisée par deux candidates au doctorat en criminologie de l’Université de Montréal.  Ces exemples démontrent que les perceptions des gens sont, la plupart du temps, influencées par les traitements de la nouvelle à travers les médias. Le traitement sensationnaliste de la nouvelle et le peu d’informations concernant le crime sont souvent la cause de cette perception négative qu’ont les gens face au système judiciaire.

Dans le cadre de mon stage, j’ai décidé de reproduire, à plus petite échelle, l’étude réalisée par les étudiantes de l’Université de Montréal.  Mon but était de vérifier ce phénomène de perception avec les étudiants de première et troisième année en Technique de travail social au Cégep de Lévis-Lauzon.

Le questionnaire contenait deux situations. La première était un cas détaillé de libération conditionnelle et la deuxième, un cas de meurtre.  Le meurtre était d’abord décrit par une seule petite phrase (un homme poignarde sa femme et la tue).  Par la suite, la situation de l’homicide était décrite de façon beaucoup plus détaillée avec tous les faits et l’historique.

Pour chacune des situations, les participants devaient rendre une décision, comme s’ils étaient juges ou encore commissaires.

Dans la situation concernant le meurtre, les participants devaient imposer une sentence après la lecture de la phrase courte (un homme poignarde sa femme et la tue).  Ensuite, les gens étaient exposés à tous les faits et devaient de nouveau donner une sentence.  Pour la libération conditionnelle, les gens avaient le choix d’accorder ou non la libération et devaient évaluer le risque de récidive.

La sentence moyenne imposée par les étudiants en troisième année après lecture de la phrase courte s’établissait à 15 années de prison.  La sentence diminuait à 13 ans après que les étudiants aient pris connaissance de la situation détaillée. Pour les premières années, la sentence moyenne passait de 20,5 à 15 ans.

Pour ce qui est du cas de libération conditionnelle, il est intéressant et même surprenant de voir que tous les étudiants de troisièmes années ont accordé la libération, et ce, malgré un potentiel de récidive évalué à 50 %.  Ces résultats changent avec les étudiants de première année : 88,4 % des gens ont octroyé la libération, le potentiel de récidive étant évalué également à 50 %.

L’analyse des résultats nous fait observer quelques phénomènes intéressants. Dans le cas de libération conditionnelle, on remarque que malgré un potentiel de récidive évalué à environ 50 %, les gens octroient en majorité la libération.  Il s’agit d’ailleurs de la même décision qui a été rendue par la commission des libérations conditionnelles.

Un autre phénomène a aussi été remarqué. La sévérité des sentences rendues dans le cas de meurtre a diminué lorsque les gens ont été en mesure de voir les faits détaillés entourant ce crime. Leur sentence devient alors semblable à celle rendue par les tribunaux.

Les résultats de l’expérience menée auprès des étudiants vont dans le même sens que les recherches, dont celle réalisée par les étudiantes de l’Université de Montréal.  Alors qu’ils affirment souvent que les tribunaux ne sont pas assez sévères ou encore que la commission des libérations conditionnelles libère trop d’individus jugés à risque, les gens prennent finalement des décisions bien souvent identiques à celles des autorités judiciaires lorsqu’ils sont informés de l’ensemble du dossier.  Comme quoi tout n’est souvent que perception…

Texte paru dans Le Bulletin – Hiver 2011

Sources :

[1] Ce résultat provient d’une étude réalisée auprès de 200 citoyens montréalais sondés par la firme de sondage Crop en juin 2009 pour une recherche sur le souci de justice, menée par Pierre Tremblay et Chloé Leclerc, de l’école de criminologie de l’Université de Montréal.

Photo : Peter Schipper, Flickr

Mise en ligne : juillet 2011 © Alter Justice