Criminalité

La traite de personnes au Canada

Par Caroline Pelletier

On décrit souvent la traite de personnes comme une forme contemporaine d’esclavage. Au Canada, l’exploitation sexuelle est la principale forme de traite de personnes. La majorité des cas sont recensés dans les milieux urbains et les victimes sont le plus souvent des femmes originaires du pays. Toutefois, on repère de plus en plus de ressortissants étrangers (par exemple, les étudiants étrangers et les travailleurs migrants ou temporaires) qui sont victimes de la traite de personnes aux fins de travail forcé. Ce n’est qu’en 2005 que la traite de personnes à des fins d’exploitation sexuelle est devenue une infraction inscrite au Code criminel canadien.

Certains groupes criminalisés (tant les organisations criminelles que les gangs de rue) sont « spécialisés » dans le recrutement et le déplacement de femmes (âgées en moyenne de 12 à 25 ans) qu’ils forcent à la prostitution. Les hommes peuvent également subir ce type de victimisation, mais dans une moindre mesure (comparativement aux femmes). Le Service canadien du renseignement criminel évalue que les profits que les réseaux criminalisés canadiens bénéficient de la traite de personnes à des fins sexuelles s’élèvent entre 300 $ et 1500$ par personne par jour. Cette activité illicite mais lucrative est donc très attrayante pour ces groupes.

Les personnes défavorisées sur le plan socioéconomique sont d’excellentes cibles pour les recruteurs. Les conditions de vie difficiles prévalant dans leur milieu d’origine (par exemple, la pauvreté, la guerre et la corruption) sont des incitatifs considérables qui amènent les victimes potentielles à fuir cet environnement malheureux. En retour, les trafiquants leur font miroiter l’espoir d’une vie meilleure et de gains financiers intéressants. Dans certains cas, notamment observés là où les femmes ne sont pas jugées issues d’une situation socioéconomique précaire, les souteneurs leur font croire à une idylle romantique exclusive. Dans un cas comme dans l’autre, les victimes sont complètement bernées et contrôlées.

Les filles et les femmes autochtones comptent parmi les personnes les plus à risque d’être victimes de la traite de personnes. Les communautés autochtones sont souvent plus exposées aux facteurs de risque, comparativement aux collectivités non autochtones (par exemple, le taux de chômage élevé et la pauvreté pour ainsi dire chronique). Cette position précaire accroit aussitôt leur vulnérabilité à la traite de personnes. D’ailleurs, l’Association des femmes autochtones du Canada soutient que la violence, la toxicomanie et l’exploitation sexuelle sont des problèmes bien ancrés dans certaines communautés à un point tel qu’ils sont considérés comme « normaux ». De surcroit, il s’avère que dans certaines communautés autochtones canadiennes, les recruteurs « traitent » les membres de leur propre famille, plus particulièrement s’ils font partie d’une organisation criminelle.

Certaines situations chez les jeunes dénombrent plusieurs facteurs jugés à risque de victimisation, par exemple le fait d’avoir eu des démêlés avec la justice, d’être un fugitif, d’avoir intégré un gang et de vivre dans la rue. D’autres aspects exacerbent le risque déjà présent : le soutien social défaillant, les problèmes de toxicomanie et d’alcoolisme, la déficience intellectuelle, l’état de santé physique et mentale précaire. Cette vulnérabilité persiste une fois rendue à l’âge adulte ; ces jeunes à risque ne sont pas immunisés parce qu’ils ont atteint l’âge de 18 ans. Le fait d’avoir atteint le statut d’adulte rend implicitement l’individu responsable de ses actes. Ainsi, une personne adulte qui se retrouve impliquée dans l’industrie du sexe est souvent perçue comme ayant fait le choix délibéré de ce mode de vie. Il peut s’avérer relativement complexe pour tout observateur externe de différencier une victime d’exploitation sexuelle d’une travailleuse du sexe (profession choisie) ou d’une personne ayant choisi la prostitution pour gagner de l’argent rapidement.

Il est difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène de la traite de personnes en raison de sa nature clandestine, de la réticence des victimes et des témoins à dénoncer la situation aux autorités compétentes, et de la difficulté à identifier les victimes. Lorsque des victimes sont identifiées, qu’elles se reconnaissent comme telles ou non, celles-ci craignent bien souvent de délatter leur souteneur en raison des menaces reçues quant à leur intégrité physique ou leur statut d’immigrant, voire par ignorance de leurs droits. Le sentiment de honte, la barrière linguistique et la méfiance à l’endroit des autorités compétentes contribuent également au non signalement de la part des victimes. Les souteneurs disposent de plusieurs moyens de contrôle qu’ils exercent auprès des victimes, tels que la confiscation de leurs pièces d’identité et de leur passeport, l’intimidation, l’isolement et la violence. Ces personnes souffrent manifestement d’abus physique et psychologique. Elles sont également soumises à des conditions de vie et de travail délétères. Ainsi, privées de leurs droits fondamentaux, les victimes doivent travailler ou offrir des services sexuels et remettre la somme de leur profit à leur souteneur.

Selon les intervenants québécois, la traite de personnes est une réalité bien tangible. Par exemple, des individus issus du Programme de travailleurs étrangers temporaires seraient soumis à la servitude domestique et au travail forcé. Les intervenants s’inquiètent du nombre sans cesse croissant de salons de massage dans certaines municipalités. En effet, ils servent souvent à dissimuler des activités illicites reliées à la prostitution et la traite de personnes. Dans l’Ouest canadien, les intervenants ajoutent que la croissance économique constante de la région attire beaucoup de travailleurs étrangers, étant donné les occasions d’emploi plus nombreuses et intéressantes. Dans cette région, les personnes issues de l’immigration internationale seraient davantage victimisées que celles provenant des autres provinces canadiennes.

Bien que l’on parle très peu de la victimisation masculine, les hommes ne sont pas immunisés contre la traite de personnes. Les intervenants se disent démunis lorsqu’ils ont à intervenir auprès des hommes car leurs besoins sont différents. Malheureusement, les documents que j’ai consultés n’apportent aucune précision quant à la nature de cette différence. Nous savons toutefois que les jeunes garçons de moins de 14 ans sont à risque d’être victimes d’exploitation sexuelle par un membre de leur famille. À l’âge adulte, les hommes sont le plus souvent victimes de la traite de la main-d’œuvre.

À l’ère d’Internet et des médias sociaux, ces derniers sont de plus en plus utilisés par les organisations clandestines afin d’embrigader de nouvelles victimes. Entre autres, les réseaux sociaux sont exploités afin de recruter des jeunes à des fins d’exploitation sexuelle et certains sites Internet permettent la promotion des services sexuels. Tout en fournissant une nouvelle plateforme de rencontre pour les jeunes, les réseaux sociaux facilitent l’accès à l’information. Sans le savoir, les jeunes contribuent eux-mêmes au leurre d’enfant sur Internet en envoyant des « sextos » ainsi que des photos ou des vidéos à connotation sexuelle. Ce faisant, ils divulguent de l’information personnelle sans se soucier des risques que ces partages peuvent engendrer.
L’un des principaux obstacles à la lutte contre la traite de personnes est le manque flagrant de connaissance à ce sujet. Cette méconnaissance fait en sorte que les témoins potentiels ne sont pas en mesure de reconnaître les actions directes ou indirectes qui pourraient s’avérer en lien avec ce type de crime. Elle touche aussi les policiers, les procureurs et les juges. En ne maitrisant pas les connaissances et les dispositions inscrites au Code criminel au sujet de la traite de personnes, ceux-ci ne sont pas disposés à les appliquer adéquatement, ce qui limite le nombre de mises en accusation et de sanctions à cet effet.

En dépit de la difficulté à saisir l’ampleur du phénomène en territoire canadien, certaines données sont disponibles. Depuis son entrée en vigueur (2005) jusqu’au 31 mars 2013, 35 individus ont été condamnés pour des infractions en lien avec la traite de personnes, impliquant ainsi 126 victimes dont au moins 9 avaient moins de 18 ans et où 2 cas visaient la traite à des fins de travail forcé. Les condamnations des justiciables variaient entre 1 journée et 9 ans d’incarcération. Une entreprise a également été condamnée à verser une amende de 215 000 $. En date du 31 mars 2013, il y avait 80 cas devant les tribunaux et ceux-ci impliquaient au moins 128 accusés et 122 victimes.

Certaines personnes ou organisations encouragent la traite de personnes en tolérant les activités suspectes, en ne vérifiant pas adéquatement les références d’emploi et en ne s’assurant pas que les normes en vigueur soient dument respectées. Ainsi, sans le savoir, les employeurs dans les hôtels, les restaurants, les usines, les fermes ou autres sites industriels peuvent faciliter la traite et l’exploitation de victimes. Dans le même ordre d’idées, certaines personnes peuvent consommer les services de traite sans s’en rendre compte, croyant à tort qu’elles le font de manière purement délibérée : la prostitution, les services d’escorte et les salons de massage.

En dépit de la tâche titanesque que représente la lutte contre la traite de personnes, les efforts mis en branle pour contrer le phénomène doivent être maintenus. Ces prochaines années, nous devrions nous attendre à ce qu’un nombre de plus en plus élevé de cas de traite de personnes soit signalé par les autorités. Mais ne vous y méprenez pas ! La hausse des signalements ne signifie pas que ce crime prend de l’ampleur, mais plutôt que les efforts pour contrer le phénomène portent enfin ses fruits.

 

 

Sources :

Sécurité publique Canada (2013). Consultations avec des groupes d’intervenants sur la traite de personnes 2012-2013. Rapport sommaire national. Gouvernement du Canada.

Sécurité publique Canada (2013). Plan d’action national de lutte contre la traite de personnes. Rapport annuel sur le progrès 2012-2013. Gouvernement du Canada.

Sécurité publique Canada (2013). Guide de diagnostic local de sécurité : La prévention de la traite de personnes et des activités d'exploitation connexes. Gouvernement du Canda.

 

 

 

Mise en ligne : juillet 2015 © Alter Justice