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Détention & Services correctionnels

Les proches des personnes incarcérées

Les effets de la judiciarisation d’un parent chez l’enfant

Par Edith Auclair-Fournier

Lorsqu’une personne vit des démêlés avec la justice, son univers et celui de ses proches connaissent toutes sortes de bouleversements dans plusieurs sphères de leur vie. Dans cet article, il sera question, plus particulièrement, des effets possibles de l’incarcération d’un parent chez l’enfant. Le sujet étant très large, je traiterai de certains éléments de la problématique, sans prétendre en faire le portrait exhaustif. Les impacts seront présentés en trois catégories : les effets psychologiques et affectifs, les effets comportementaux et les impacts économiques et sociaux.

 

J’inviterais le lecteur à relativiser les différents éléments qui seront décrits. Ils ne touchent pas systématiquement tous les enfants dont un parent est judiciarisé, et pas toujours selon la même ampleur. Il importe, dans chaque situation particulière de tenir compte de plusieurs facteurs de risque et de protection, comme la situation antérieure de la famille, l’âge de l’enfant, la relation avec le parent délinquant, la nature du crime commis, etc. Aussi, il ne faut pas voir les différents effets comme des phénomènes indépendants, mais comme pouvant entrer en interrelation les uns les autres et pouvant aussi être atténués par un soutient adéquat.

Il est difficile de circonscrire l’ensemble des réactions psychologiques que peut provoquer l’incarcération d’un parent chez l’enfant. Toutefois, il s’agit d’un événement qui implique parfois de grands bouleversements dans la vie de l’enfant et qui peut avoir plusieurs impacts sur les plans psychologique et affectif, lui faisant vivre toute une gamme d’émotions. Parmi ces impacts possibles, on retrouve, notamment, la crainte, l’anxiété, des symptômes de dépression, le sentiment d’abandon, et la crainte d’être oublié par le parent incarcéré ou d’être abandonné (Withers, 2001).

L’incarcération d’un parent est particulièrement difficile pour l’enfant, car elle représente une séparation inévitable et assez rude avec celui-ci (Blanchet, 2009). La séparation de l’enfant et de son parent, en particulier de sa mère, peut avoir de graves conséquences sur son développement psychoaffectif, que ce soit en contexte de judiciarisation ou non (ibid.). Particulièrement à un très jeune âge, cette séparation peut venir fragiliser le lien d’attachement entre le parent et l’enfant. Si la séparation physique est déjà un événement difficile pour l’enfant, la rupture psychique, l’effacement complet d’un parent lui serait encore plus néfaste (Bouregba, cité dans Blanchet, 2009). Il importe donc de perpétuer la présence de celui qui n’est pas là, de permettre à l’enfant de conserver le contact avec son parent lorsque c’est possible (grâce aux visites, au téléphone, etc.). Même dans les cas où le lien ne peut être maintenu, il est important d’expliquer à l’enfant, de façon à dédramatiser, sans banaliser, ce que vit son parent, afin qu’il puisse comprendre ce qui lui arrive et en conserver une image réaliste (Ibid.).

Dans certains cas, les enfants peuvent développer certains troubles comportementaux en réaction à l’incarcération d’un parent (Withers, 2001). Il est possible que l’enfant développe certains symptômes physiques, tels que des maux de tête et des troubles de digestion. Il peut également être en proie à des cauchemars, connaître des difficultés scolaires, adopter un comportement agressif, ou au contraire, avoir un comportement de retrait (ibid.). Il peut arriver, dans certains cas et dépendant de l’âge de l’enfant, qu’il régresse dans son développement (ibid.).

J’aimerais attirer l’attention sur l’idée répandue que la judiciarisation d’un parent peut entraîner des comportements délinquants ou l’implication dans des activités criminelles de l’enfant. Selon certaines études, les enfants ayant un parent incarcéré risqueraient de cinq à six fois plus d’adopter un comportement criminel si aucune intervention n’est faite auprès d’eux (Withers, 2001). Il importe néanmoins de nuancer ces informations. La criminalité d’un parent est un facteur de risque de délinquance future parmi plusieurs autres. L’attitude des deux parents face à la situation aura aussi une influence importante sur l’attitude qu’il adoptera face à la criminalité par la suite (Withers, 2001). Aussi, il y a lieu de se demander ce qui est réellement à la cause de la criminalité intergénérationnelle, s’il en est une. S’explique-t-elle par l’influence du parent délinquant ou bien par les conséquences de sa détention sur les pratiques parentales de l’autre parent (Jaffe et al, 2003, cité dans Lafortune et coll., 2004)? Ou encore, est-il possible que les conditions de vie fragilisées (Withers, 2001) dans lesquelles se retrouve l’enfant, suite à l’incarcération du parent, peuvent le conduire à adopter des comportements criminels?

Pour faire le lien avec la section précédente, les enfants dont un parent est incarcéré peuvent se retrouver dans des conditions de vie difficiles ou précaires (Withers, 2001). En effet, l’incarcération d’un parent vient souvent fragiliser la situation économique de la famille, la privant d’une source de revenus, ce qui aura nécessairement des répercussions sur l’enfant.

Également, l’incarcération provoque souvent un changement du dispensateur de soins pour l’enfant, surtout s’il s’agit de la mère (ibid.). Lorsque le père est incarcéré, l’enfant se retrouve le plus souvent sous la garde unique de la mère, ce qui n’est pas toujours réciproque lorsque c’est cette dernière qui est incarcérée (ibid.). Selon l’étude la Situation des mères et incarcérées et de leurs enfants au Québec (Blanchard, 2002), sur échantillon de 203 mères incarcérées 23,9% des enfants vivaient avec leur père; 21,9% vivaient avec leur grands-parents et 31,0% étaient confiés aux soins d’une famille d’accueil via la DPJ. L’auteure précise toutefois que ces situations ne sont pas nécessairement consécutives à l’emprisonnement. L’incarcération de la mère aurait ainsi une incidence plus importante chez l’enfant que l’incarcération du père, puisqu’elle implique le plus souvent plusieurs changements dans l’organisation de la vie de l’enfant.

Enfin, l’un des impacts les plus dommageables de l’incarcération d’un parent est la honte causée par la stigmatisation dont est victime la famille du délinquant. Les proches, dont n’échappent pas les enfants, sont en quelque sorte condamnés en même temps que le délinquant (Withers, 2001). En même temps que de composer avec les autres difficultés que peut occasionner l’emprisonnement d’un proche, la famille doit vire avec le jugement des membres de la communauté, des amis, des autres membres de la famille, des camarades de classe, etc. Withers (2001) illustre même ce phénomène comme une peine que la famille, pourtant innocente, purge en même temps que le délinquant. Le rejet et le sentiment de culpabilité engendré par le regard d’autrui peut même venir jusqu’à pousser certaines familles à déménager (Dubéchot, 2000). Alors qu’ils auraient besoin de soutien dans cette période difficile, les enfants dont un parent est judiciarisé se retrouvent ainsi dans une spirale de honte et de stigmatisation, qui ne fait qu’aggraver la situation. Il y a donc lieu de se demander quelle est la part jouée par la réponse sociale dans les difficultés rencontrées par les enfants de personnes judiciarisées.

 

Sources :

Dubéchot, Fronteau et Le Quéau. «La prison bouleverse la vie des familles de détenus», Consommation et modes de vie, #143, 2000, www.credoc.fr/pdf/4p/143.pdf.

Lafortune D. et coll. «Un père incarcéré : facteur de risque ou de protection pour ses enfants?», Psychiatrie & violence, date inconnue, http://www.psychiatrieviolence.ca/articles/lafortune.pdf.

Photo : Stockvault.

 

Mise en ligne : juillet 2015 © Alter Justice