Unité 9 : De la fiction à la réalité

Le profil des femmes judiciarisées au Québec et au Canada

Qui sont les femmes judiciarisées au Canada et au Québec ? Quel est leur niveau d’éducation? Travaillaient-elles avant d’être incarcérées ? Sont-elles célibataires, mariées, mères de famille? Ont-elles des problèmes familiaux, conjugaux ou de dépendances? Bien que les femmes contrevenantes partagent des caractéristiques communes avec les hommes contrevenants, il n’en demeure pas moins qu’elles font également face à des problématiques particulières, notamment en raison de leur réalité de mères ou de leur passé de victimisation. Sans prétendre à un lien de cause à effet entre les caractéristiques statistiques de ces femmes et leur criminalité, nous proposons de dresser un certain profil des femmes incarcérées dans les établissements fédéraux canadiens ainsi que de celles prises en charge par les services correctionnels québécois. L’article se conclut autour d’une courte réflexion sur l’utilité de tels renseignements.

Âge et état civil : surreprésentation des jeunes et des célibataires

Selon un profil instantané de 2008-2009, 53 % des femmes détenues dans les établissements fédéraux étaient âgées de 18 à 35 ans, alors que dans la population canadienne, ce groupe d’âge représente 28 % des femmes en 2009. De plus, près de la moitié des femmes détenues étaient célibataires (jamais mariées) lors de leur admission, comparativement à 32 % des femmes dans la population (Mahony, 2011, p. 34).

Au Québec, une étude parue en 2011 et réalisée auprès des contrevenants pris en charge par les services correctionnels[1] en 2007-2008 démontre que la moyenne d’âge des femmes était de 37,1 ans, et que 43 % des femmes étaient âgées de 18 à 34 ans. Près de 57 % des femmes étaient célibataires (Giroux et Frigon, 2011, p. 40 et 42).

Scolarité et emploi : sous-scolarisées et peu intégrées dans le marché du travail

Concernant la scolarité et l’emploi des contrevenantes, des données sont disponibles pour les femmes détenues dans les établissements provinciaux ou territoriaux du Canada en 2008-2009. La moitié des détenues n’avaient pas complété leur secondaire, et seulement 12 % avaient débuté ou complété des études postsecondaires. De plus, seulement 24 % des femmes détenues occupaient un emploi à temps plein ou partiel lors de leur incarcération, alors que c’est le cas pour 58 % des femmes de la population en général, selon le recensement de 2006 (Mahony, 2011, p. 34).

Au Québec, les mêmes constats peuvent être faits pour la population correctionnelle évaluée entre décembre 2006 et juin 2008. Les données[2] démontrent que plus de la moitié des femmes n’ont pas terminé leur secondaire et/ou se retrouvent souvent sans emploi (Giroux et Frigon, 2011, p. 71). Les femmes incarcérées dans les établissements provinciaux et territoriaux ainsi que les contrevenantes du Québec semblent donc sous-scolarisées et moins susceptibles d’avoir un emploi lors de leur admission en détention ou de leur prise en charge par le système correctionnel.

Les Autochtones : surreprésentés

En 2010-2011, 20 % des adultes détenus dans les établissements fédéraux étaient des Autochtones. Si l’on se fie aux données du recensement de 2006, les hommes et les femmes autochtones ne composaient que 3 % de la population adulte. Si l’on regarde l’ensemble des personnes admises en détention au Canada après condamnation, on note que 41 % des femmes (et 25 % des hommes) s’identifiaient comme étant Autochtones (Dauvergne, 2012, p. 13). La représentation des femmes autochtones en détention au Canada est donc plus marquée que celles des hommes.

Au Québec, en 2007-2008, 3,3 % de la population correctionnelle totale sont des Autochtones, alors que ces derniers ne comptent que pour 1,2 % dans la population générale (Brassard et al., 2011, p. 51). Les femmes d’origine autochtone (de nation inuite ou amérindienne) comptent pour 3,5 % de la population correctionnelle féminine au Québec. Cette proportion est comparable pour les hommes autochtones au sein de la population correctionnelle masculine (Giroux et Frigon, 2011, p. 42). Les Autochtones sont donc, tant au Québec qu’au Canada, surreprésentés au sein de la population correctionnelle.

Mères de famille

Au début des années 1990 au Canada, les deux tiers des femmes purgeant une peine fédérale étaient mères, et 70 % d’entre elles étaient seules à s’occuper des enfants (familles monoparentales). Les femmes étaient plus susceptibles d’avoir la charge des enfants, et seulement 19 % d’entre elles pouvaient compter sur l’aide d’un conjoint, d’un ex-conjoint ou d’un compagnon pour prendre en charge leurs enfants, comparativement à 81 % des pères incarcérés, (Dauvergne-Latimer, 1995, dans Giroux et Frigon, 2011, p. 21).

En ce qui concerne la population correctionnelle québécoise en 2007-2008, 29 % des femmes disent avoir des personnes à charge, comparativement à 18 % des hommes. De plus, le nombre de personnes à charge est plus important pour les femmes que pour les hommes. En effet, près de 16 % des femmes disent avoir deux personnes à charge ou plus, comparativement à près de 10 % des hommes (Giroux et Frigon, 2011, p. 42).

Les femmes contrevenantes, tant au Canada qu’au Québec, semblent donc avoir plus de responsabilités familiales que leurs semblables masculins.

Contrevenantes, mais aussi victimes

Selon le Groupe d’étude canadien sur les femmes purgeant une peine fédérale (1989), plus de 80 % des femmes détenues avaient été victimes d’abus avant d’être incarcérées (dans Giroux et Frigon, 2011, p. 22).

Les données recueillies auprès d’un échantillon de personnes contrevenantes au Québec entre décembre 2006 et juin 2008 démontrent que 34 % des femmes ont été abusées psychologiquement et 32 % sexuellement. 37 % des femmes ont aussi été victimes d’agressions physiques et 46 % ont vécu de la violence familiale. Les femmes contrevenantes étaient plus souvent victimes que les hommes contrevenants pour chacune de ces catégories d’abus (Giroux et Frigon, 2011, p. 73). Le fait d’avoir un passé de victimisation en matière d’abus est davantage la réalité des femmes contrevenantes que des hommes contrevenants.

La santé physique et mentale

Quelques études indiquent que les détenus, et en particulier les femmes, sont aux prises avec des problèmes de santé importants.

Selon le Bureau de l’enquêteur correctionnel (2007), les détenus sous juridiction fédérale sont de 7 à 10 fois plus susceptibles d’avoir le VIH que la population en général, et 30 fois plus à risque d’avoir l’hépatite C (dans Giroux et Frigon, 2011, p. 23). Une étude canadienne démontre que plusieurs femmes détenues ont déjà eu des contacts avec des services en santé mentale avant leur incarcération, et près du tiers prenaient, ou avaient pris dans le passé, des médicaments pour traiter leurs problèmes de santé mentale (Nicholls et al., 2004, dans Giroux et Frigon, 2011, p. 24).

Une étude québécoise (Alary et al., 2005), réalisée auprès de détenus incarcérés dans des établissements provinciaux, démontre qu’une plus grande proportion de femmes que d’hommes était atteinte du VIH (9 % de femmes et 2 % d’hommes) et de l’hépatite C (29 % pour les femmes et 17 % pour les hommes) (dans Giroux et Frigon, 2011, p. 23). Une autre étude auprès des personnes contrevenantes évaluées au Québec a démontré que plusieurs problèmes de santé (mentale ou physique) touchaient davantage les femmes que les hommes, tels que le manque d’estime de soi, la dépression, les comportements et idées suicidaires, le fait d’être porteur du VIH ou du sida, etc. (Giroux et Frigon, 2011, p. 73).

Problématiques et besoins dans les sphères personnelle, affective, familiale et de la consommation

Dans plusieurs cas, les besoins des contrevenantes sont évalués afin d’orienter l’intervention en vue de leur réhabilitation.

En 2008-2009, le besoin le plus souvent indiqué pour les femmes incarcérées dans les pénitenciers canadiens était lié aux problèmes personnels ou affectifs, et ce, pour 82 % des détenues. L’emploi, la toxicomanie et les interactions sociales étaient des besoins pour 74 % des détenues, alors que 60 % avaient des besoins en matière de relations conjugales et familiales. Enfin, moins de la moitié des détenues avaient des besoins liés à leur attitude ou à leur capacité de fonctionner dans la collectivité. Notons également que pour 65 % des femmes détenues sous juridiction fédérale, quatre besoins ou plus avaient été identifiés (Mahony, 2011, p. 36).

Pour la population correctionnelle féminine québécoise dont les besoins ont été évalués entre décembre 2006 et juin 2008, plus de la moitié des femmes vivent d’importantes difficultés familiales et de couple, ont des fréquentations problématiques et/ou ont un problème de toxicomanie (alcool ou drogues) lié à leur délinquance. La consommation d’alcool et de drogues était toujours problématique au moment de l’évaluation pour respectivement 22 % et 36 % des femmes. Enfin, notons que, à des degrés moins importants, d’autres besoins étaient liés à l’attitude criminelle ou encore au comportement antisocial des femmes (Giroux et Frigon, 2011, pp.70- 72).

Que faire de ce profil ?

Qui dit réhabilitation efficace dit certes réhabilitation adaptée aux réalités vécues par les femmes judiciarisées, dont nous avons rapidement dressé le portait dans cet article. Au centre de cette approche se trouve, bien entendu, l’accompagnement individualisé des femmes à l’aide de programmes et services à l’intérieur des murs (éducation, employabilité, toxicomanie, développement des habiletés parentales et sociales, santé physique et mentale, etc.). Par contre, il faut comprendre la portée limitée de cette intervention, puisqu’elle se déroule dans un milieu « étranger » aux réalités de l’extérieur, est ponctuelle, individuelle et surtout réactionnaire.

Il est clair qu’une intervention ne peut être complète sans chercher à améliorer, à l’extérieur des murs,  les conditions sociales de ces femmes. En effet, beaucoup de problématiques vécues par celles-ci peuvent être comprises en termes de problèmes sociaux (violence et abus envers les femmes, manque de ressources en santé mentale et physique, dépendances, pauvreté, etc.) et non pas simplement en termes de caractéristiques individuelles. Des ressources adéquates pour soutenir des politiques et programmes sociaux visant à  prévenir ces problèmes nous apparaît le premier pas à faire pour agir en amont, mais surtout pour éviter de n’agir qu’une fois la situation prise en charge par le système pénal.

 

Sources :

BRASSARD, R., L. GIROUX et D. LAMOTHE-GAGNON (2011). Profil correctionnel 2007- 2008 : Les Autochtones confiés aux Services correctionnels, Québec, Services correctionnels, ministère de la Sécurité publique,
http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/services_correctionnels/publications/profil_autochtones_2007-2008/profil_correctionnel_2007-2008_autochtones.pdf 

DAUVERGNE, M. (2012). Statistiques sur les services correctionnels pour les adultes au Canada 2010-2011, produit no 85-002-x au catalogue de Statistique Canada, Ottawa, http://www.statcan.gc.ca/pub/85-002-x/2012001/article/11715-fra.pdf

GIROUX, L. et S. FRIGON. (2011). Profil correctionnel 2007-2008 : Les femmes confiées aux
Services correctionnels, Québec, Services correctionnels, ministère de la Sécurité publique, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/services_correctionnels/publications/profil_femmes_2007-2008/profil_correctionnel_2007-2008_femmes.pdf

MAHONY, T. H. (2011). « Les femmes et le système de justice pénale », dans  Femmes au Canada : rapport statistique fondé sur le sexe 2010-2011, produit no 89-503-X au catalogue de Statistique Canada, Ottawa, http://www.statcan.gc.ca/pub/89-503-x/2010001/article/11416-fra.pdf.

 

[1] L’étude de Giroux et Frigon (2011) portait tant sur les femmes que les hommes contrevenants : détenuEs, prévenuEs ou sous surveillance dans la collectivité.

[2] Données provenant d’un échantillon composé majoritairement de femmes sous surveillance dans la collectivité (70 %) et en détention (25 %).

 

Important : les renseignements fournis sont à titre d'information et ne peut être utilisé comme des textes ayant une valeur juridique.  Seuls les textes officiels des Lois et des Règlements ont force de loi.

Mise en ligne : novembre 2012 © Alter Justice